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Expertise et démocratie. Faire avec la défiance

Auteur(s)
Agacinski, D.
Numéro
2021 Décembre

Formats disponibles

    Résumé

    Agacinski, D. (2018). Expertise et démocratie. Faire avec la défiance. France Stratégie. Décembre. www.strategie.gouv.fr
    > https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-rapport-expertise-et-democratie-final-web-14-12-2018.pdf

     

    Notre avis

    📖📖📖📖 Un très bon rapport de France Stratégie sur l’évolution de l’expertise scientifique et l’augmentation du sentiment de défiance vis-à-vis de cette expertise au profit d’autres expertises numériques ou citoyennes concurrentes. Le sujet irrigue plusieurs sujets sur le risque et la gestion des risques de la Foncsi. Le rapport est très riche, à lire absolument.

     

    Notre synthèse

    La question

    De façon croissante au cours des dernières décennies et de manière aiguë autour de plusieurs événements récents, émerge l’idée que « les gens en ont assez des experts » qu’ils identifient aux élites dirigeantes auxquelles ils ne font plus confiance. Ce phénomène est souvent rapproché du développement des fake news, et plus largement des bouleversements des hiérarchies et des labellisations des contenus d’information dans l’univers numérique.

    Parallèlement, l’action publique, de plus en plus technique et de moins en moins explicitement reliée à des préférences idéologiques, semble exercer un recours grandissant aux spécialistes pour préparer, mettre en œuvre et évaluer les politiques qu’elle engage. Les discours des responsables politiques, quant à eux, oscillent souvent entre instrumentalisation de l’expertise et dénonciation des experts.

    La démarche

    Du fait de la nature relationnelle de l’expertise, il fallait adopter les points de vue des principaux acteurs de la situation d’expertise : décideurs politiques, spécialistes sollicités comme experts, responsables médiatiques et citoyens. C’est dans cette perspective qu’a été organisé un séminaire d’une durée d’un an, au cours duquel chacun était invité à partager son questionnement sur les ressorts de la défiance.

    Il ne s’agissait pas de mettre en accusation, comme on le fait parfois trop facilement, les faussaires et les vecteurs de propagation du « faux », ni de reprocher aux citoyens une insuffisante culture scientifique, mais plutôt de s’interroger sincèrement sur les difficultés de la production, de la diffusion et de la circulation du « vrai ». Le séminaire « Paroles d’experts : pour quoi faire ? » a ainsi réuni autour d’une même table des élus, des chercheurs, des administratifs, des dirigeants associatifs, des journalistes, des responsables de think-tank, afin de dessiner une image globale des relations constitutives de l’expertise et de la façon dont les acteurs se représentent les défis auxquels ils doivent faire face, et de décliner cette réflexion sur une série de thèmes (santé, éducation, climat, etc.).

    L’analyse

    De ce travail, il ressort tout d’abord que la défiance envers l’expertise n’est pas un phénomène nouveau. Elle prend cependant une forme inédite de nos jours, liée notamment au numérique, sans qu’il faille pour autant surestimer l’impact des réseaux sociaux sur les représentations des citoyens. La défiance, qui ne doit pas être comprise comme le contraire de la confiance, mais plutôt comme son ombre critique, apparaît plus difficile que jamais à surmonter, dans un monde où les autorités ont de plus en plus de mal à « faire autorité ». Elle est en outre, au vu des données – certes parcellaires – dont on dispose, fortement polarisée selon les préférences politiques des citoyens et partiellement déterminée par leurs positions socioéconomiques.

    Plus spécifiquement, le modèle français classique des savoirs d’État, centralisés et mis au service de l’exécutif, a été plus fragilisé encore que d’autres par la pluralité croissante des expertises concurrentes qui circulent à présent sur le « marché ». L’exécutif et ses experts ont éprouvé des difficultés à sortir de la posture descendante qui est historiquement la leur, pour accepter d’entendre une variété de voix s’exprimer sur les questions relatives à la définition et à la mise en œuvre de l’intérêt général. Divers scandales ont alerté l’opinion sur les risques de conflits d’intérêts qui pesaient sur les experts et les responsables publics. Et le Parlement ne se saisit que lentement d’outils de contre-expertise.

    Les tentatives engagées pour « restaurer la confiance » ont souvent abouti à la mise au jour de nouveaux obstacles. C’est en ce sens que le rapport parle des « apories de la confiance » pour évoquer les différents points de tension que les producteurs ou les commanditaires de l’expertise rencontrent lorsqu’ils cherchent à perfectionner leurs pratiques pour renouer avec les citoyens.

    Plusieurs leçons tirées de l’histoire

    Au fil du temps, la mobilisation des connaissances s’est organisée très différemment selon les champs d’action publique. Les démarches d’institutionnalisation et de procéduralisation de l’expertise avaient vocation à faire reculer la défiance ; si elles ont pu réduire la place de certains experts « autoproclamés », elles ont parfois seulement déplacé l’objet de la défiance, qui s’adresse désormais aux institutions et non plus seulement au contenu de l’expertise.

    Même si le manque d’indépendance de certains experts est à l’origine de nombreuses critiques, il serait vain de poursuivre comme un idéal le recours à un expert qui serait absolument détaché de tout lien d’intérêt. Ce qu’il faut garantir, en revanche, c’est la force des liens qui incitent l’expert à agir conformément aux intérêts attachés à la fonction qu’il remplit (la légitimité et la reconnaissance professionnelles, par exemple). De fait, un expert qui assume un engagement n’est pas nécessairement moins pertinent que celui qui se ferait passer pour neutre : les valeurs peuvent jouer un rôle fécond dans la recherche de la connaissance, et éclairer des points qui auraient pu rester inaperçus. Si l’expertise ne peut qu’être située, il importe en définitive d’expliciter de façon transparente la situation spécifique de l’expert qui s’exprime.

    La demande de participation des citoyens à l’expertise et à la décision qu’elle prépare n’est ni nouvelle ni dépourvue d’ambiguïtés ; l’enjeu est de sortir de l’alternative « expertise ou participation » pour concevoir un cadre dans lequel les voix de citoyens qui se font entendre permettent d’enrichir l’expertise elle-même, d’élargir la compréhension d’un sujet, y compris dans ses dimensions conflictuelles. Le coût (économique et organisationnel) de la participation citoyenne demeure élevé et on peut douter de la disposition des Français à s’engager activement dans les démarches participatives d’aujourd’hui.

    Si les expertises sont plurielles, cette pluralité ne prend pas toujours la forme d’une harmonieuse complémentarité. On assiste souvent à une concurrence entre disciplines, approches, méthodes. Il s’agit de comprendre que le phénomène n’est pas accidentel et révèle un lien souvent étroit entre la façon dont on appréhende la connaissance d’un objet et les priorités qu’on promeut. Ce qui éloigne encore davantage de l’idéal de l’expert impartial en surplomb.

    Dans la concurrence entre les différentes formes d’expertise, les approches quantitatives disposent d’un avantage compétitif important, lié à leur apparence objective et définitive, ainsi qu’à leur présentation ramassée. Pour autant, le règne de la quantification entraîne de nombreux effets pervers qui peuvent alimenter la défiance : l’occultation de ce qui n’est pas « chiffrable », la mise en équivalence de réalités incommensurables, la substitution des moyens (suivis par les indicateurs chiffrés) aux fins poursuivies par les politiques.

    À plus long terme, si l’on peut espérer du big data et de l’intelligence artificielle qu’ils offrent des services publics adaptés au plus près des besoins particuliers, on peut également craindre que le traitement automatisé des données sociales rende plus difficile la mise en débat des analyses sur lesquelles repose l’action publique.

    De façon générale, les questions « à vif », en un temps donné, ne sont pas les mêmes dans le champ scientifique, dans l’arène politique et sur la scène médiatique. Il semble par conséquent vain d’espérer qu’un surcroît de science vienne trancher par lui-même les différends politiques et les polémiques publiques.

    Le rapport recommande donc de « faire avec » la défiance, plutôt que de chercher à l’éradiquer. La modestie doit dès lors être un mot d’ordre à la fois pour les experts eux-mêmes, pour ceux qui utilisent l’expertise… et pour ceux qui proposent des améliorations au fonctionnement des institutions d’expertise.

    Les préconisations

    « Faire avec la défiance » ne signifie pas s’y résigner, mais bien plutôt la prendre au sérieux, tenter de prendre appui sur les manifestations de défiance des citoyens pour les incorporer aux instances d’expertise afin de les transformer et d’enrichir leurs travaux. Le rapport propose de partir de ce mot d’ordre pour insuffler un nouvel état d’esprit dans les réflexions et les pratiques relatives à l’expertise, et de s’en inspirer pour rénover les institutions et les procédures qui y participent.

    Il importe alors de poursuivre trois objectifs :

    1. Répondre aux questions que les citoyens se posent, telles qu’ils se les posent ;
    2. Rendre les expertises, leurs productions et leurs usages, plus lisibles pour tous ;
    3. Rapprocher les cultures de différents acteurs qui ignorent souvent les contraintes et les intérêts des autres.

    Les préconisations du rapport sont construites sur la base de ces objectifs.

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