Deux BD sur la catastrophe de la navette Challenger
Legendre, N., Crotti, M., Madinelli, N. & Laroche, H. (2026). 73 secondes. La catastrophe de la navette Challenger. Petit à petit.
Bollée, L-F. & Spadoni, C. (2026). Le Visage du Créateur. Rue de Sèvres.
Notre avis
Pour l’été, éloignons-nous un instant des publications savantes, sans pour autant quitter des yeux la sécurité. Deux ouvrages de bande dessinée sont parus récemment sur le même sujet : la catastrophe de la navette Challenger, qui s’est désintégrée au lancement il y a 40 ans, tuant les sept astronautes à son bord. Que la BD s’intéresse aux grands accidents, c’est somme toute assez rare. Que deux BD sortent sur le même cas est d’autant plus notable. Evènement marquant qui a eu un écho mondial, la catastrophe de Challenger a fait l’objet d’innombrables analyses et constitue un des éléments clefs de la bibliothèque de cas célèbres dans le domaine de la sécurité. Le cas fait à ce titre partie de la culture de la sécurité, au sens où il est spontanément évoqué dans les discussions entre spécialistes et nourrit leurs interprétations de situations et d’évènements contemporains. Ces deux ouvrages visent un public plus large, mais les spécialistes peuvent aussi y trouver leur plaisir et leur intérêt.
Notre synthèse
Avouons-le tout de suite : 73 secondes est une publication soutenue par l’Icsi, qui a en outre fourni une expertise pour concevoir les pages documentaires complétant le récit dessiné. De ce fait, notre objectivité est sans doute partiellement voilée. Il demeure que la comparaison entre les deux projets est intéressante, car, si ces deux BD partagent la même ambition, elles adoptent des approches très différentes pour la réaliser.
Le Visage du Créateur retrace de manière très large l’histoire du programme Navette Spatiale, ce moment particulier de la conquête spatiale américaine qui suit l’exploit d’Apollo 11 et les premiers pas de l’homme sur la Lune. Conçu comme un compte à rebours, le récit met l’accent sur les changements sociologiques caractéristiques du programme Navette, qui, en écho aux évolutions de la société américaine des années 1970 et 1980, ouvre le spatial aux femmes et aux minorités. Le récit fait la part belle à l’actrice Nichelle Nichols, le Lieutenant Uhura de la série Star Trek (celle avec Leonard Nimoy en Monsieur Spock et William Shatner en Capitaine Kirk), en lui donnant un rôle moteur dans cette transformation. S’il est vrai que Nichelle Nichols, embauchée par la NASA, s’est engagée fortement dans la promotion des programmes de recrutement favorisant ce qu’on appelle aujourd’hui la diversité, il n’est cependant pas certain qu’elle en ait été l’initiatrice. Mais l’histoire est belle et bien racontée. L’autre figure centrale du récit est l’enseignante Christa McAuliffe, qui devait être la star de cette mission en délivrant, depuis la navette en orbite, une leçon aux écoliers américains. La figure de Christa, investie des préoccupations féministes actuelles, est celle d’une femme s’émancipant de sa condition de mère et d’épouse pour suivre un rêve personnel. D’autres sources indiquent pourtant que son mari l’a encouragée à poser sa candidature pour cette mission et l’a soutenue tout au long de sa préparation.
En ce qui concerne la catastrophe, Le Visage du Créateur fait un récit détaillé de l’accident lui-même, y compris des derniers moments de Christa et des astronautes, lorsque la cellule de l’équipage, arrachée par l’explosion, continue à monter, puis plonge vers l’océan. C’est une reconstitution poignante de cette fin terrible, qui a duré presque trois minutes, mais aussi une interprétation très spéculative, car on dispose en fait de peu d’indices sur ce que les astronautes ont vécu – pour ceux qui étaient encore vivants et conscients.
Les causes de la catastrophe, elles, ne sont évoquées que rapidement. On sait que c’est la défaillance de modestes joints en caoutchouc sur les fusées d’appoint qui a provoqué l’accident. Pourtant, le mauvais fonctionnement de ces joints était connu de la NASA et de son sous-traitant Thiokol. Comment un problème sur un composant mineur se transforme-t-il en catastrophe, malgré le fait qu’il ait été identifié ? Le Visage du Créateur ne s’attarde guère sur cette question pourtant essentielle. C’est là une différence fondamentale avec 73 secondes, qui fait de la compréhension de la genèse de l’accident le fil rouge de l’ouvrage. Certainement plus complexe et parfois touffu, 73 secondes entre dans les détails des réunions internes à la NASA et à Thiokol. Loin des pas de tir et des combinaisons pressurisées, dans des bureaux anonymes, on suit des ingénieurs et des managers qui naviguent dans de multiples procédures administratives, confrontés à des problèmes techniques qui persistent à ne pas se laisser résoudre, à des tensions de ressources et à des pressions budgétaires. Bref, des gens qui essaient de faire leur travail. Ils prennent parfois des décisions, mais le plus souvent ils se débrouillent, procrastinent, se rattrapent, s’énervent, s’angoissent, font ce qu’ils peuvent en fonction de ce qu’on leur demande. Comme tous les ingénieurs et les managers, ils discutent, écrivent des rapports, font des tests, donnent leur opinion, cherchent des idées, remplissent des formulaires, font des plannings. Ils prennent des avions, dorment dans des hôtels, envoient des fax, passent beaucoup de temps au téléphone et dans les téléconférences d’avant Teams, Meet ou Zoom.
C’est dans cette activité bien peu spectaculaire et rarement décrite que l’accident de Challenger prend sa source. Bien entendu, il y a au départ un dispositif technique défaillant du fait d’un design fautif, mais c’est avant tout l’incapacité de ces organisations à traiter des défaillances connues qui va produire la catastrophe. Cette incapacité se manifeste d’abord au long d’un lent processus conduisant les organisations impliquées à se satisfaire, par défaut, de ces joints qui s’entêtent à ne pas fonctionner comme prévu. Ensuite, elle trouve sa conclusion tragique dans une prise de décision (la veille du lancement) qui ne parvient pas à rompre avec ce passé d’acceptation. 73 secondes prend le temps de lever le voile sur ce travail ordinaire, obscur pour certains et pourtant loin d'être mystérieux.
En complément des chapitres dessinés, dans une démarche résolument documentaire, l’ouvrage propose des textes informatifs qui aident le lecteur à extraire des interprétations nourries d’analyses issues des sciences sociales (sociologie, psychologie sociale, sciences de l’organisation) et à en tirer des enseignements. Sont ainsi évoqués : l’importance de la qualité de la communication, les effets de la distribution des rôles dans les organisations, la place des jugements d’experts par rapport aux calculs techniques, etc. Notamment, ces pages documentaires présentent le concept de normalisation de la déviance élaboré par la sociologue Diane Vaughan pour rendre compte du long processus qui a mené à l’accident. Des explications différentes, parfois rivales, sont aussi proposées, car rien n’est plus dangereux que de laisser penser qu’on possède la clef unique de tels évènements. Enfin, une série d’idées et de pratiques « pour faire progresser la sécurité » est présentée en fin d’ouvrage. Les lecteurs spécialistes pourront y reconnaître certains des projets qu’ils portent dans leurs entreprises et peut-être y trouver des sources d’inspiration (ainsi que dans la bibliographie fournie).
Les deux BD se terminent sur la triste réplique que constitua la désintégration de la navette Columbia en 2003. La NASA n’avait pas suffisamment appris de Challenger, ou bien elle en avait oublié les leçons. Aucun accident ne protège d’un autre accident : la sécurité n’est jamais acquise.